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Discours de Charles Emond à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain : L’action n’attend pas

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Bonjour à tous,

Et merci à la Chambre de commerce du Montréal métropolitain pour l’invitation.

Aujourd’hui, je vais parler des États‑Unis et de l’intelligence artificielle. Eh oui, de deux sujets dont tout le monde parle depuis 18 mois.

Mais j’espère néanmoins vous apporter une perspective un peu différente et partager des idées pour réfléchir ensemble à ce qu’on doit envisager pour la suite.

Avec plus de 500 milliards d’actifs dans 70 pays – dont 100 milliards au Québec – La Caisse occupe une position unique. Ça nous permet de poser un regard sur l’économie québécoise, et sa place dans le monde. Mais aussi sur ce qui se passe ailleurs.

Il y a deux grands sujets que je veux aborder :

Premièrement, recadrer un peu le contexte actuel. Évidemment, notre relation commerciale avec les États‑Unis. Mais aussi, et peut-être surtout, l’essor de l’intelligence artificielle. Et de l’impact de ceux-ci sur notre économie.

Deuxièmement, proposer quelques priorités d’action pour tirer notre épingle du jeu dans ce contexte.

Contexte

Sur le premier sujet, le contexte : le Québec et le Canada traversent une période économique difficile. Une tempête parfaite qui combine la redéfinition de notre relation avec les États-Unis et la révolution de l’IA. Ce qui aggrave les choses, c’est qu’on est particulièrement mal préparés à faire face à cette situation. 

Concernant les États-Unis, il se dit beaucoup de choses.

Mais il y a deux points importants qu’on se doit de réaliser collectivement si on veut prendre les actions qui s’imposent.

  1. Ce qu’on exporte aux États‑Unis, on ne peut pas le vendre ailleurs facilement;
  2. Et nos exportateurs partent de loin s’ils doivent éventuellement vendre ailleurs qu’aux États‑Unis.

D’abord, sur le premier point, je pense qu’il faut réfléchir au-delà des tarifs – même si je suis conscient que le Québec en souffre particulièrement, avec un tarif moyen de 7 %, deux fois plus élevé que la moyenne canadienne de 3 %.

Mais la réalité, c’est que près de 70 % de ce qu’on exporte aux États-Unis sont des intrants intermédiaires qui s’en vont dans les chaînes de production américaines.

C’est beaucoup plus que d’autres pays.

On vend des matériaux ou des ressources que les entreprises américaines transforment en produits finis.

Le Canada et les États-Unis ne sont pas des partenaires commerciaux traditionnels, ils sont coproducteurs. Une relation intégrée unique au monde. Un avantage. Jusqu’à ce qu’un des coproducteurs décide qu’il n’a plus envie de coproduire.

On ne pourra pas facilement rediriger toute cette co-production vers l’Europe ou l’Asie du jour au lendemain, comme d’autres pays l’ont fait pour éviter les tarifs aux États‑Unis. 

Il faudra devenir plus productifs pour rester compétitifs avec notre principal partenaire. L’IA nous offre une occasion historique. J’y reviendrai dans un instant.

Sur le deuxième point, il y a une réalité importante à garder en tête : les deux tiers des entreprises canadiennes qui exportent n’ont que les États-Unis comme marché étranger. C’est un sommet en près de 25 ans. Pour nos entreprises, vendre ailleurs implique donc souvent de démarcher un nouveau pays, à partir de zéro. 

C’est pas du tout la même chose que décider de vendre davantage dans un marché dans lequel on est déjà présent. Faut investir en temps et en argent. C’est long et difficile.

Donc, oui, il faut absolument développer de nouveaux marchés. On appuie cet effort. J’étais d’ailleurs en Europe il y a dix jours pour faire exactement ça.

Mais il faut réaliser qu’on part de loin.

Plusieurs pays compensent – même plus qu’anticipé – en vendant leurs biens ailleurs qu’aux États-Unis. Jusqu’ici, les chiffres démontrent que ce n’est pas le cas pour le Canada.

L’autre dossier critique, c’est l’IA. On en parle beaucoup, parfois en bien, parfois en mal. Aujourd’hui, je veux simplement prendre un pas de recul et nous mettre en garde contre la tentation de relativiser cette révolution. 

Avec l’IA, pour la première fois, on a inventé quelque chose qui n’est pas une machine, mais un agent qui s’attaque au travail cognitif non routinier.

Un agent à qui on donne des instructions et qui fait le travail à notre place.  Au point où les systèmes s’améliorent et se corrigent aujourd’hui par eux-mêmes et rédigent 80 % de leur propre code. 
Ce n’est pas seulement du jamais vu. Ça va aussi beaucoup plus vite que ce que les experts avaient prédit.

Malheureusement, on n’est pas en avance. Prenons les pays scandinaves, avec qui on peut et on aime se comparer. Eh bien l’utilisation de l’IA par nos entreprises après seulement quelques années est la moitié de la leur, soit 19 % contre 38 % environ.

Si on joue bien nos cartes, l’IA pourrait être une occasion historique de rattraper notre retard chronique de productivité, notamment face aux entreprises américaines. Mais nos hésitations pourraient aussi creuser l’écart.

Pour compléter le contexte, je veux dire un mot sur la situation dans laquelle le Canada et le Québec se trouvaient avant la crise actuelle.

Entre 2015 et 2024, le Canada a connu un déclin en termes d’investissement des entreprises. Un rapport de la RBC indique que c’est une première depuis la décennie de la Grande Dépression, il y a un siècle.

Le Canada est au dernier rang du G7 pour les investissements en équipement, machinerie et propriété intellectuelle. Le Québec est sous la moyenne canadienne. Le Canada a vu son PIB baisser trois fois au cours des quatre derniers trimestres. 

La question n’est pas de savoir si on est en récession ou non. Ce qu’on sait, c’est qu’on stagne.

On n’est pas les seuls à être dans une position difficile. La plupart des pays occidentaux vivent des difficultés économiques. Une faible démographie. Un endettement important.

Mais on est plus dépendant des États‑Unis que les autres. Et plus en retard technologiquement. 
Il va falloir qu’on regarde les choses en face et qu’on ait le courage d’entreprendre un virage. Un gros virage.

Les gouvernements ont un rôle à jouer pour renverser la vapeur. Mais aujourd’hui, je veux surtout m’adresser au milieu des affaires. C’est vous – nous – qui allons devoir être la locomotive qui tire le Québec en avant.

On a longtemps eu le réflexe d’attendre que les gouvernements prennent l’initiative. Mais ce ne sont pas des subventions ou des financements hors marché qui doivent ou qui vont faire apparaitre les projets. Les gouvernements doivent favoriser la croissance de toutes les entreprises. Mais ce sont les entreprises qui doivent lancer des projets à financer à des conditions de marché.

Une semaine après que les États-Unis aient imposé des tarifs au Canada, La Caisse a annoncé la mise sur pied d’un programme d’appui aux entreprises qui voulaient réagir.

On offrait du capital adapté pour lancer des projets immédiatement.

On offrait de l’expertise dans tout ce qu’on peut imaginer.

On offrait nos réseaux pour ouvrir de nouveaux marchés.

On n’a eu aucune demande qualifiable.

Et c’est ça qui m’inquiète. Notre propre inertie et notre réticence à évoluer face à un monde qui change. Il va falloir arrêter de protéger la business du passé et bâtir les entreprises de l’avenir.

Priorités

Il y a une série de priorités sur lesquelles notre attention devrait être fixée. Je vais en donner cinq. 
Premièrement, il va falloir qu’on ait le courage de faire des choix. Il faut identifier les secteurs qui ont le potentiel de nous démarquer sur la scène mondiale. Dont le monde entier a besoin. Les industries où le Québec et le Canada ont un avantage concurrentiel réel, et où on peut être des joueurs majeurs, sur une base commerciale.

Selon nous, il y en a cinq ou six – l’énergie et les matériaux, la défense et l’aérospatial, l’intelligence artificielle. On n’a plus les moyens, ni le temps de s’éparpiller dans 1 000 programmes qui ratissent mur à mur. Il va falloir du focus stratégique et de l’exécution rapide et disciplinée. Ce sont ces champions-là qui pourront faire vivre des écosystèmes industriels de PME qui viendront s’y greffer.

Deuxièmement, l’IA. Le gouvernement fédéral a publié il y a deux semaines une stratégie qui fixe comme objectif que 60 % des entreprises canadiennes aient intégré l’IA dans leurs fonctions d’affaires d’ici 2034. 

C’est une bonne chose de se fixer des objectifs. Mais dans le monde d’aujourd’hui, et vu notre retard, huit ans me semblent une éternité. Plusieurs pays sont déjà très en avance sur nous. Il faut absolument viser plus haut, et plus vite que 5 % de taux d’adoption par‑année.

Ça implique aussi que nos universités préparent mieux nos jeunes pour le monde d’aujourd’hui en intégrant l’IA dans toute formation. Qu’elles forment nos étudiants pour de nouveaux métiers, qu’elles développent chez eux des compétences et pas seulement de l’expertise.

Et qu’on forme nos travailleurs – rapidement. Comprendre comment leur emploi va changer. Leur montrer quelles seront les aptitudes requises. Et les préparer en conséquence.

Troisièmement, mieux travailler ensemble et ça, ça veut dire ne pas tous faire la même chose. Chacun son rôle. Si on apprend à faire ça, je suis convaincu qu’il y a moyen d’entretenir les infrastructures existantes et de financer des nouveaux grands projets, les deux étant urgents et critiques à notre productivité.

Comment on fait ça?

Trois pistes de solutions :

  1. On peut faire ce qu’on appelle du recyclage d’actifs ou comme on dit « le bon dollar au bon endroit ». On transfère des actifs stabilisés du gouvernement à des investisseurs comme La Caisse ou d’autres qui ont les moyens de les maintenir et de les améliorer. Les gouvernements peuvent ensuite redéployer les revenus de la transaction dans d’autres projets d’intérêt public. Ces programmes existent et ont du succès en Australie, au Royaume-Uni et en Inde, notamment. Pour ça, il faut de l’acceptabilité sociale pour les formules en partenariat – on a du travail à faire pour mieux expliquer.
  2. Les gouvernements peuvent aussi dérisquer partiellement des projets de manière à attirer des capitaux privés – même au stade de la construction – sans avoir à investir eux-mêmes. La Caisse l’a fait récemment en travaillant pendant deux ans avec le Gouvernement du Royaume-Uni dans le projet de construction de centrale nucléaire Sizewell C. C’était une première mondiale par un investisseur institutionnel qui a permis au pays de renforcer leur sécurité énergétique. Le gouvernement assume certains risques, l’investisseur en prend d’autres. Un partage qui permet encore ici à chacun de jouer son rôle.
  3. Il y a d’autres approches aussi – comme transférer des risques aux investisseurs en échange d’un rendement prioritaire. Ça permet aux gouvernements de sortir des projets de leur bilan. Ça aussi, La Caisse l’a fait.

L’idée ici n’est pas de rentrer dans les détails techniques, mais de montrer que des solutions existent et qu’on devrait les appliquer chez nous aussi. Faut juste sortir de la boîte. Mais ça se fait ailleurs.

Il y a moyen de préserver l’intérêt public et de travailler en partenariat avec des investisseurs et des entreprises du secteur privé.

Quatrièmement, il va falloir retrouver le goût du risque. La capacité de se relever après des échecs, plutôt que de tracer une croix définitive sur tout ce qu’on a essayé et qui n’a pas fonctionné.

Entre 2015 et 2024, le taux d’entrepreneuriat a augmenté de 34 % aux États-Unis. En Angleterre, de 40 %. En France? De 86 %.

Au Canada, aucune hausse.

Au Québec, le taux d’entrepreneuriat est la moitié du reste du Canada. Ça nous place parmi les trois régions les plus faibles de l’OCDE.

Certaines solutions passent sans doute par la fiscalité.

Donner des avantages plus importants au moment du démarrage et de l’investissement, plutôt qu’au moment de la vente, quand le risque est disparu.

Maintenir la récente mesure d’amortissement accéléré sur les investissements des entreprises au-delà de 2030 pour rendre les projets de nos entreprises qui ont des opérations nord-américaines autant sinon plus rentables ici qu’aux États‑Unis.

Et j’en passe.

Mais ça ne passe pas seulement par la fiscalité. C’est toute une culture d’innovation et d’entrepreneuriat qu’il faut créer et nourrir. Tirer des apprentissages de nos échecs non pas pour ne pas recommencer, mais au contraire, pour recommencer, recommencer mieux.

Finalement, il faut arrêter d’attendre que la tempête passe. Arrêter d’espérer un retour à la normale.

Oui, la crise financière de 2008 a eu une fin – avec de la réglementation et un bail out. La pandémie aussi s’est terminée, avec un vaccin et des dépenses publiques sans précédent. 

Mais ce qui se passe actuellement est différent. Qu’on parle du protectionnisme américain ou de l’essor de l’IA, c’est une tendance qui est là pour rester. Il n’y aura pas de fin. Juste une nouvelle normalité.

L’inertie n’est pas une option. Et pendant qu’on assiste à tout ça, l’action, elle, n’attend pas. Si on ne réagit pas de manière intentionnelle et assumée à la donne économique mondiale qui change, d’autres vont le faire. Et en sortir gagnants.

Notre culture de prudence nous a bien servis par le passé. Pendant la crise de 2008, le Canada s’est félicité d’avoir pris moins de risques que d’autres et de s’en être mieux sorti. Mais, en ce moment, cet instinct de prudence joue contre nous. 

Il va falloir qu’on arrête de parler de changer, et qu’on le fasse.  

Conclusion

Mon souhait, pour La Caisse, c’est qu’on pense à nous au-delà du bas de laine. Une image attachante, mais qui reflète cette prudence collective qui nous caractérise.

La Caisse protège l’épargne des Québécois, oui. Mais ce n’est pas de l’argent qui dort, caché sous un matelas, en attendant passivement.

C’est beaucoup plus que ça. La Caisse est un des plus grands propriétaires au monde. Qui a des accès partout. Un investisseur actif qui va jusqu’à construire ses propres projets. Qui propulse nos entreprises d’ici vers l’avant. Le plus investi au monde dans son économie locale.

On a un double mandat unique : obtenir des rendements commerciaux pour assurer la sécurité financière de nos déposants tout en bâtissant l’économie du Québec. Celle de demain.

C’est un modèle pour notre époque, qui fait l’envie de tous les dirigeants et chefs d’États que je rencontre.

Une époque où on ne peut plus divorcer les rendements financiers des progrès socioéconomiques, encore plus dans ce nouvel ordre mondial.

Avec nos moyens, notre expertise et nos réseaux, on peut faire naître le tissu industriel du Québec du 21e siècle.

Mais on ne peut pas le faire seuls. On est neuf millions. On a plus de 500 milliards. Faut se donner un élan. Dès maintenant.

Merci.

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