Les perspectives économiques mondiales vues par l’économiste en chef de la Caisse
Article tiré de l'édition hiver 2011-2012 du bulletin Point de vue (PDF 7,26 Mo)

Entré au service de la Caisse le 9 mai 2011 à titre d’économiste en chef, Paul Fenton a pour mandat d’établir le scénario économique de la Caisse, c’est-à-dire sa vision des grandes tendances macroéconomiques sur un horizon de trois ans. Il nous parle des perspectives économiques mondiales pour 2012 et 2013.
Quels sont les principaux éléments qui retiennent votre attention à l’heure actuelle ?
Actuellement, nous surveillons de près la situation en Europe, car c’est là que les risques pour l’économie mondiale nous apparaissent les plus élevés. Depuis deux ans, la zone euro traverse une crise de confiance dite de la dette souveraine en raison des problèmes d’endettement de certains États membres, dont la Grèce, l’Irlande, le Portugal, l’Espagne et l’Italie.
Cette crise est devenue systémique. En effet, un cercle vicieux s’est installé, et les marchés financiers doutent de plus en plus de la capacité de ces pays à rembourser leur dette. C’est pourquoi ils exigent d’eux une prime de risque élevée sur leurs taux obligataires, ce qui diminue la valeur des obligations de ces pays. Les conséquences pour le système bancaire européen sont importantes : puisque les banques possèdent une portion considérable de dettes souveraines dans leur portefeuille, celles-ci voient leur risque et leurs coûts de financement augmenter. Elles n’ont alors d’autres choix que de hausser les taux d’intérêt sur leurs prêts, ce qui se répercute sur l’économie en raison d’un ralentissement des investissements, de la consommation et des revenus du gouvernement.
La crise en Europe est très sérieuse et menace la survie même de l’euro. La monnaie commune semble en effet parvenue à la croisée des chemins : ou ça passe, ou ça casse, pourrait-on dire ! Nous estimons cependant plus probable que l’euro survivra à la crise, car nous croyons que la Banque centrale européenne (BCE) saura mettre en place les mesures nécessaires pour rétablir la situation.
À long terme, les conditions essentielles pour garantir le bon fonctionnement de la zone euro et sa viabilité impliquent une plus grande intégration des pays membres sur les plans économique et fiscal. C’est la stratégie mise de l’avant par l’Allemagne et la France qui, à notre avis, sauront convaincre les pays lourdement endettés de s’engager à renforcer la discipline budgétaire et à orienter leur politique fiscale pour qu’elle soit plus saine et plus soutenable. Il s’agit également d’un prérequis implicite pour que la BCE joue un plus grand rôle dans la résolution de la crise.
Nous craignons toutefois que ce processus prenne du temps, surtout s’il passe par une modification des traités de l’Union européenne. La chancelière allemande et le président français affirment qu’ils feront tout en leur pouvoir pour que ces changements se fassent rapidement, mais il existe un risque que le processus soit long et laborieux, surtout si des référendums sont exigés par les parlements nationaux.
Quoi qu’il arrive et même si les gouvernements réussissent à trouver une solution crédible à la crise de la dette prochainement, nous nous attendons à ce que l’Europe connaisse une récession en 2012. À notre avis, trois scénarios pourraient se dessiner : une récession modérée, une récession importante ou une récession sévère. Les deux premiers nous semblent les plus probables.
Dans le premier scénario, cela voudrait dire qu’une entente aura été rapidement conclue entre les gouvernements de la zone euro, qui auront tenu leur promesse quant au renforcement de la discipline budgétaire. Nous croyons que la BCE réagirait alors de la bonne façon, c’est-à-dire en ajustant sa stratégie afin de réduire son taux directeur et d’augmenter le financement des banques, en plus d’acheter des obligations sur le marché secondaire.
Le second scénario, s’il s’avère, signifiera que les gouvernements n’auront pu s’entendre sur une plus grande intégration de leur politique fiscale. Une récession importante pourrait se manifester, ce qui nécessiterait une intervention plus musclée de la BCE. Celle-ci devra alors augmenter le volume du financement à long terme des banques. Des baisses de son taux directeur pourraient aussi ne pas suffire. S’il y a récession et que le taux d’inflation diminue à un niveau préoccupant, la BCE pourrait être forcée, pour des raisons de politique monétaire, de mettre en place un programme d’assouplissement quantitatif majeur afin d’éviter la déflation. Une telle action aurait pour effet d’abaisser les taux d’intérêt obligataires des pays en difficulté, ce qui diminuerait leurs coûts de financement et contribuerait à rendre leur situation plus soutenable. Toutefois, même si après tous ces efforts le désastre est évité, la croissance économique en Europe restera faible pour de nombreuses années
Le troisième scénario, le moins probable selon nous, concerne le spectre d’une récession sévère. Dans ce contexte, la situation chaotique qui sévirait sur l’ensemble du continent européen se propagerait au reste du monde, et cela pourrait vouloir dire une sortie de l’Italie de la zone euro. Cette éventualité nous semble toutefois si pessimiste que nous ne pouvons croire qu’Allemands et Français la laisseraient survenir.
À quoi vous attendez-vous du côté des États-Unis ?
Aux États-Unis, la situation s’annonce plus positive que ce à quoi nous nous attendions voilà quelques mois. Le risque de récession pour 2012 semble écarté, et nous entrevoyons plutôt une croissance faible. Cette faible croissance anticipée sera attribuable à une demande intérieure modeste, résultat des efforts des ménages comme des gouvernements pour diminuer leur endettement. En effet, la dette publique atteint un sommet préoccupant, si bien que le gouvernement n’aura d’autre choix que d’entreprendre un programme d’austérité budgétaire. Cela se fera sans doute après les élections présidentielles de novembre 2012. Peu importe qui sera élu, son administration n’aura d’autre choix que de procéder à un resserrement de la politique fiscale, ce qui se concrétisera en 2013. Nous croyons que ce resserrement sera appliqué de façon graduelle, sur une période de plusieurs années. Si nous misons davantage sur un scénario de croissance modeste pendant une longue période, nous ne pouvons exclure totalement une détérioration plus prononcée de l’activité économique américaine advenant le cas où un scénario pessimiste pour la zone euro se concrétisait et menait à une récession sévère.
Est-ce que les pays émergents continueront de se démarquer par leur croissance ?
Les pays émergents réussiront à bien tirer leur épingle du jeu parce qu’ils sont de moins en moins dépendants des exportations vers les pays développés. En effet, plusieurs de ces pays ont la capacité financière d’adopter des politiques économiques expansionnistes, entre autres la Chine. En outre, les échanges commerciaux entre les marchés en émergence ne cessent de croître. Ce faisant, ces économies pourront enregistrer des taux de croissance tout à fait acceptables même en subissant les conséquences d’une récession en Europe et d’une croissance faible aux États-Unis. Dans un tel contexte, elles ne pourront empêcher un ralentissement de la croissance mondiale, mais elles pourront au moins en amoindrir le choc.
Comment se dessine l’avenir au Québec et plus globalement au Canada ?
Les prix des matières premières devraient se maintenir même s’il y a une récession en Europe, en raison de la croissance soutenue des pays émergents, qui en sont désormais les principaux demandeurs, et des possibilités limitées au chapitre de l’offre. Ces perspectives encourageantes sont de bon augure pour les économies québécoise et canadienne, qui sont d’importants exportateurs nets dans ce domaine. De plus, grâce à leurs politiques économiques et financières prudentes des dernières années, le Québec et le Canada sont en bonne position pour faire face à la période de turbulence que nous traverserons. Nous nous attendons donc à une décélération de la croissance en 2012, mais à un regain de vigueur à compter de 2013.
Deux spécialistes qui approfondissent l’expertise économique de la Caisse
En plus de sa grande expérience et de sa rigueur, Paul Fenton apporte une vision globale des enjeux macroéconomiques et financiers à la Caisse. Cet ancien chef du service de l’analyse économique canadienne de la Banque du Canada, qui a occupé plusieurs postes au sein de l’institution pendant plus de 30 ans, a également travaillé au Fonds monétaire international. Il est appuyé dans ses fonctions par Yanick Desnoyers, qui possède également une impressionnante feuille de route. Auparavant économiste en chef adjoint de Banque Nationale Groupe financier, M. Desnoyers a travaillé pendant plusieurs années à la Banque du Canada, au sein du service des relations internationales. Ensemble, ces deux experts contribuent à approfondir les connaissances et les capacités d’analyse de l’équipe d’économistes de la Caisse.

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